Entre chaque nom prononcé, un tintement. Celui de la cloche Maria Mater Orphanorum, qui a rythmé samedi matin l'ouverture des cérémonies du 70e anniversaire de la catastrophe du Bois du Cazier. Deux cent soixante-deux noms, lus l'un après l'autre devant plusieurs centaines de personnes réunies sur le site de l'ancien charbonnage de Marcinelle, à Charleroi.
Le rituel est immuable depuis des décennies. Il n'a pourtant rien perdu de sa charge : parmi les visages, des descendants de disparus, des retraités du fond, des délégations syndicales venues de toute l'Europe.
Une erreur de manœuvre, un incendie, treize survivants
Le 8 août 1956, vers huit heures du matin, 275 ouvriers travaillent dans la mine. Un mauvais encagement est à l'origine du drame : une cage assurant le transport des wagonnets de charbon est rappelée vers la surface alors que des chariots dépassent encore. En remontant, ceux-ci arrachent des conduites d'huile et des câbles électriques. L'incendie se déclare à près de 975 mètres de profondeur.
La fumée et le monoxyde de carbone envahissent les galeries. Malgré des secours venus de Belgique, de France et d'Allemagne, treize hommes seulement sont sauvés. Le bilan final s'établit à 262 morts : 95 travailleurs belges, 136 mineurs italiens et 31 personnes d'autres nationalités. C'est la plus grande catastrophe minière de l'histoire belge.
Rocco, identifié 68 ans après
Les exhumations menées ces dernières années ont permis de rendre un nom à plusieurs victimes restées anonymes. Oscar Pellegrims d'abord, en 2022, puis Dante Di Quilio quelques mois plus tard, et Rocco Ceccomancini en 2024. « Maintenant, il dispose d'une stèle avec son nom », explique Patricia, cousine du mineur, venue de Charleroi.
Papa est décédé il y a plus de vingt ans. Mais s'il avait été là, je lui aurais dit : regarde, ton cousin est là. Je pense qu'il serait fier et ému. Patricia, descendante d'une famille de mineurs
Elle conserve les coupures de journaux de 1956 et compte les montrer à ses petits-enfants, âgés de 14 et 11 ans. « À un certain moment, je vais leur expliquer tout cela. »
Cent syndicalistes italiens et un message politique
Pour la première fois, les plus hauts responsables du syndicalisme italien ont fait le déplacement. Une centaine de représentants de la CGIL, venus de presque toutes les régions d'Italie, ont accompagné leur secrétaire général Maurizio Landini à l'invitation de la FGTB de Charleroi.
Pourquoi la mémoire du Cazier reste politique
L'immigration italienne vers les charbonnages belges découle des accords « hommes contre charbon » signés après la Seconde Guerre mondiale. Pour la FGTB comme pour la CGIL, rappeler cette histoire, c'est rappeler que la sécurité au travail et la dignité des travailleurs ne sont jamais des acquis définitifs.
« Plus qu'un hommage aux 262 victimes, c'est un message adressé au présent », résume Vincent Pestieau, secrétaire fédéral de la FGTB de Charleroi. Les deux organisations ont fait imprimer des foulards rouges portant un slogan : « Plus jamais ça ! ».
Un moment de tension
La présence du président du Sénat italien Ignazio La Russa, venu lire un message du président Sergio Mattarella, a suscité un geste de protestation silencieuse : les militants syndicaux lui ont tourné le dos pendant son intervention.
Les prises de parole se sont succédé sur l'estrade. Jean-Claude Van Cauwenberghe, président du Bois du Cazier, a insisté sur un drame humain « sans précédent ». Le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot a souligné la dimension européenne de cette mémoire. Le ministre-président wallon Adrien Dolimont a parlé d'une catastrophe « tragique mais qui ne cessera jamais d'être commémorée ».
Après 1956
L'extraction avait repris quelques mois après les faits. Le charbonnage a définitivement fermé en 1967. Le site, aujourd'hui inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO au titre des sites miniers majeurs de Wallonie, accueille un musée et reçoit chaque année des milliers de visiteurs, dont de nombreuses classes.